
Boulogne, le 15 décembre 1998
Note n°6
Négocier ou pas ? Telle est la question
Epsy vous adresse régulièrement son analyse de lévolution de la mise en place des 35 heures dans les entreprises. Nous avons choisi de lappréhender au travers de lOTT et non de la RTT.
Votre contact : Jean-Claude Ducatte 01.47.61.85.85 ducatte@epsy.com
Les bonnes raisons de ne rien faire
Si le gouvernement, au travers de Martine Aubry, prône de conduire dès maintenant, les négociations au niveau des entreprises, la position du patronat et des syndicats (excepté pour la CFDT) est nettement moins affirmée. Il est, pour eux, urgent d'attendre ou, en tout cas, de maintenir les discussions au niveau national le plus longtemps possible.
Pour Georges Jollès, président de la commission sociale du Médef (ex : CNPF), il ne faut rien presser. "Plusieurs accords de banche ont été signés dans les branches qui concernent un grand nombre de salariés ; pour que les entreprises en négocient l'application en tenant compte de leurs spécificités, faudrait-il encore que les accords de branche soit étendus par le ministère. Cela risque de prendre du temps. Il me paraîtrait donc sage de reporter la date d'application des 35 heures".
Pour d'autres raisons, Force Ouvrière limite également son investissement dans les accords d'entreprise. Ainsi, Marc Blondel déclare-t-il que "en incitant à négocier au niveau des entreprises, M. Seillière (Président du Médef) allait faire avorter la loi ou en tout cas qu'il allait tout faire pour obtenir un report de l'application en 2002. [ ] Martine Aubry devrait comprendre qu'on sauve la loi avec les accords de branche".
Les raisons d'agir dès maintenant
Du point de vue du salarié, la confusion la plus totale s'exprime dans la communication sur la RTT. Pour lui, il peut ne faire aucun doute que "le train" de la réduction du temps de travail est lancé à vive allure, et qu'il est en passe de ne pouvoir y grimper. N'y a-t-il pas plus de 4 millions de salariés aujourd'hui concernés par la RTT, au travers des accords de branche (19 signés) ? Ne lit-il pas quotidiennement la signature d'un nouvel accord d'entreprise dans la presse ?
Dans ces conditions, la réalité des quelques 700 accords d'entreprise et leur 76 600 salariés concernés, leurs difficultés de mises en uvre deviennent à peine visibles.
Le décalage ne va aller que croissant. Plus de 60 accords de banche sont en préparation. Il existe ainsi un décalage immense entre les avancées des branches et l'action concrète des entreprises, nettement plus attentiste, volontairement ou non.
La pression exercée sur les salariés ne pourra que s'accroître. Les exemples de mouvements sociaux, dans des activités proches ou de concurrents servant de catalyseur du mécontentement. Ainsi, par exemple, dans le secteur bancaire, quels ont été les effets auprès des salariés du récent conflit du Crédit Mutuel de Loire Atlantique qui s'est porté non seulement sur les 35 heures et les emplois, mais aussi sur le retour à la philosophie mutualiste de l'établissement de "ne pas vendre à tout prix, à des clients défavorisés par exemple", et à une "ré-humanisation du métier" dégradée en raison d'une pression accrue liée "aux objectifs commerciaux individuels qui augmentent de 15 % chaque année".
Il est intéressant de souligner qu'au travers de ce conflit, nous voyons poindre "un projet d'entreprise" humaniste de la part des salariés et des syndicats qui surpasse les notions quantitatives qui sont au cœur des discours de nombre de directions.
Cet exemple, qui peut se reproduire à nouveau dans d'autres établissements ou dans d'autres secteurs, doit conduire les entreprises le plus rapidement possible à :
rassurer les salariés quant aux intentions des directions. Tout silence avive les craintes que la loi soit "détournée" à leurs dépens (augmentation de la productivité sans contre partie, notamment en embauche),
ne pas déstabiliser les sections syndicales d'entreprises, qui sont le plus souvent déconnectées des négociations nationales,
remobiliser l'encadrement qui, de plus en plus, se voit en grand perdant de la RTT, écartelé entre l'exigence des résultats et les attentes de diminution de temps de travail de leurs collaborateurs,
Dans ces conditions, reporter la négociation à plus tard conduit les directions à se cantonner dans une position attentiste, sans perspectives. Inversement, anticiper la situation permet de sensibiliser tous les acteurs aux enjeux et laisse le temps de l'expérimentation.